Un film percutant pour un plaisir coupable (Expendables, unité spéciale)


Attendu comme le loup blanc. Le dernier film de Sylvester Stallone, avec son casting mémorable, reste dans la lignée de ses dernières réalisations : géniales. Sly met fin une nouvelle fois à une légende, celui des héros des années 80 et 90 bodybuildés et capables des plus extraordinaires prouesses.


The Expendables est le nom d’un groupe de mercenaires, envoyé sur des missions difficiles lorsque d’autres organismes ont les mains liées. Ils sont contactés par Monsieur Church (Bruce Willis) pour tuer le dictateur d’une île d’Amérique du Sud.
Evidemment, résumé comme cela le film paraît très simple, et il ne faut pas se faire d’illusion, il l'est. L’intrigue va d’un point A à un point B sans sortir de son chemin. Ce scénario lambda est dirigé par un génie qui enterre ici ses propres mythes et ses thèmes de prédilections. Stallone semble tirer une sorte de conclusion sur sa carrière (comme avant lui Clint Eastwood avec Gran Torino, 2008) et faire un clin d’œil à tous ses films, des premiers Rambo en passant par d’autres plus obscurs comme Cobra (George Pan Cosmatos, 1986) dont il était lui-même le scénariste.


Pour beaucoup, Expendables, Unité spéciale pourrait ressembler à un "nanard". Bien entendu Il n’est pas le film intellectuel du siècle, il n’y a pas d’arrière-fond politique ni sociologique. Il faut le prendre tel qu’il est, c’est-à-dire bonne série B qui permet de passer du bon temps et de se faire plaisir.


La grande force du film, et du réalisateur, est de toujours réagir en deux temps : une scène d’action est systématiquement suivie d’un bon mot ou d’une blague. Schéma très hollywoodien, fortement mis en images par les Buddy movie et surtout la célèbre série des Armes fatales. Mais Stallone n’en reste pas là et intègre à travers l’action des moments plus empreints d'émotion, laissant ainsi la part belle aux jeux d’acteurs. Chaque personnage s’épanouie lors de SA scène. Jet Li plutôt en retrait se voit offrir son "quart d’heure de gloire" avec deux combats contre Dolph Lundgren et Gary Daniels ou encore Mickey Rourke lors de son émouvante tirade sur la condition du mercenaire.
Le plaisir du film, comme celui de Stallone, est de ressusciter ces anciennes gloires des années 80 pour leur offrir un (peut-être) chant du cygne et de se réjouir de tourner des scènes hors combat et au-delà de toute vraisemblance, pour le seul plaisir des yeux.


Car finalement voilà bien ce qu’est Expendables, Unité spéciale, un plaisir coupable ! Il ne joue que sur la solitude et l’imaginaire enfantins de toute une génération. Tous ceux qui se sont rêvés un jour John Rambo zigoulliant à tout va vont retrouver le plaisir des films des années 80.  Que cela soit dans l’apothéose du film avec l’attaque du manoir du dictateur et son surjeu d’action : le palais est littéralement atomisé par la surcharge d’explosifs installée par les mercenaires. Ou encore Stallone, le pistolet au poing tirant sans cesse et rechargeant à une vitesse folle, ou bien lançant une roquette à la main et de tirer dessus afin de détruire un hélico. Séquences fantasques par leur grandiloquence mais qui collent parfaitement.




Si le film représente la fin d’un mythe : l’homme d’action sans pouvoir, il est aussi la transition d’une époque à une autre. Et le grand représentant des années 2000 est ici incarné par Jason Statham. On se plait  à le voir partager l’affiche (et plus de la moitié du film) au côté de Stallone comme un petit jeune qui entrerait dans un cercle très fermé et qu’il faudrait initier à toutes les règles, un vent de jeunesse créant un décalage. Les joutes verbales entre les deux personnages préconisent d’ailleursce passage entre deux âges. Que cela soit sous la forme de l’humour à propos de la différence d’âge : « Tu n’es plus aussi rapide qu’avant laisse-moi faire ». Ou à propos d’une relation : « je ne savais pas que notre relation avait évolué à ce stade ». Stallone indique ainsi la voie à son nouveau protégé. Il ne reste plus qu’à espérer que Statham réalisera des films aussi percutants que son aîné.


Expendables, unité spéciale (sortie le 18 août 2010)
un film de Sylvester Stallone
avec Sylvester Stallone, Jason Statham

Une vision sans concessions (Les Arrivants)

Après les débats sur l’identité nationale, là où chaque homme politique s’est cassé une dent, il était temps qu’un documentaire donne un aperçu de l’accueil des migrants dans un pays qui ne les accepte plus. Le nouveau film de Claudine Bories et de Patrice Chagnard nous fait voir l’envers du décor.

Loin des discours aseptisés, bienvenue à la CAFDA (Coordination de l’accueil des familles demandeuses d’asile). Sans parti-pris, ni manichéisme, le duo Bories-Chagnard dessine, à l’aide de séquences comme des pièces de puzzle, le schéma de l’accueil des migrants chez nous. Ils suivent au jour le jour ces familles aux prises avec la bureaucratie kafkaïenne pour leur demande d’asile. Face à des assistantes sociales nerveuses, dépourvues de moyens, ces nouveaux arrivants, perdus, anxieux, à peine débarqués d’un camion de passeurs, venus de Mongolie, du Sri Lanka ou d’ailleurs, doivent enfin se poser, arrêter de bouger, pour raconter leurs histoires et obtenir des droits. Restant au plus proche de leur sujet, les réalisateurs n’interviennent jamais dans les récits de chacun et laissent se dérouler les entretiens sans fausse mise-en-scène.

Du vrai cinéma. Claudine Bories et Patrice Chagnard sont toujours à l’extrême de la perfection dans leurs propositions. Le montage et les plans, qui semblent toujours à la limite d’échapper à tout contrôle, sont en réalité parfaitement maitrisés et offrent ce coté sanguin au film. Une fin de plan ou un raccord n’est jamais la fin d’une histoire. Pleine de rebondissements, de nouveaux éléments sont encore dévoilés au fil du temps.

Sans sentimentalisme, ni intransigeance, les différentes histoires qui nous sont contées sont traitées avec la même envie de raconter. On est touché de voir qu’elles donnent enfin un visage à ces nouveaux arrivants qui font si peur. Le film ne souffle pas une prise de conscience au public, il rend simplement compte de l’existence de ces demandeurs d’asile, de ces nouveaux arrivants, en proie à cette utopie qu’est la France.


Les Arrivants
un film de Claudine Bories et Patrice Chagnard, sortie le 7 avril 2010

Les Murmures du vent

Une contemplation de la nature Kurde qui se regarde aussi avec les oreilles. Shaharam Alidi réalisateur Kurde-Iranien raconte l’histoire de son pays avec une délicatesse à laquelle on ne s’attend pas. Alidi raconte l’histoire de Mam Baldar, messager qui enregistre les paroles des uns des autres comme certains envoient des lettres. Son métier l’oblige à parcourir le pays. À travers son pare-brise il le voit évoluer et se faire martyriser par l’armée irakienne. Le réalisateur ne tient pas seulement une chronique sur les persécutions du peuple kurde, il a l’art et la manière de rendre compte d’un pays, à l'instar d'Abbas Kiarostami, son collègue de l’école de Téhéran.

Shaharam Alidi prend le temps de filmer les montagnes, le désert et de poser un regard sur cette nature. Il comprend l’âme humaine à travers ce voyage et son guide. Le messager est le propre spectateur des changements du Kurdistan et de l'incompréhension de la guerre. Celle-ci se livre à la fois armée ou avec des ondes, du son. Balbar est un résistant, il gagne sa guerre en confiant les messages au vent pour qu’il les porte par delà les frontières.
Les Murmures du vent  racontent l’histoire d’un pays dans une époque trouble, sans complaisance. Il n’est pas question de refaire l’histoire mais de laisser une trace. Comme l’image de ce nain laissant un message audio à Balbar et l’écrivant sur la crasse de sa voiture. Un message effacé dès les premières pluies.

De ce film, on retiendra surtout la magnifique utilisation du son. Non plus en tant que symbolisation de l’image, mais comme fil conducteur de la narration. Le vent emporte le récit comme il fait voltiger une feuille d’un lieu à un autre. C’est cet élément qui emporte les prières des âmes damnées vers Dieu comme dans cette magnifique scène où Balbar accroche son poste à un arbre sur une colline laissant le vent conduire les messages à leurs destinataires. Alors que chez Kiarostami et son poème visuel, le vent emporte les hommes, dans Les Murmures du vent, le réalisateur les déporte vers une autre destinée, celle d’un pays meurtri dans trop d’années de guerre.
C’est avec considération et respect que Shahram Alidi filme ses personnages sans larmes, ni fracas. Sa vision de la guerre comme de la résistance auditive exprime la seule liberté encore possible de nos jours, celle de la parole à condition qu’elle ne soit surtout pas prononcée trop fort.

Avec une esthétique hors du commun Les Murmures du vent est un véritable poème auditif et visuel. Shahram Alidi réussit à faire de son œuvre une force contre la nature humaine et redonne un espoir dans les éléments qui entourent chaque pays. Il murmure sa douce mélancolie avec enchantement. 

Les Murmures du vent
un film de Shahram Alidi, sortie le 31 mars 2010

La métamorphose de la Gibson (Henry)

Après Rock Academy avec l'exubérant Jack Black ou encore Spinal Tap, Kafka (alias Francis Kuntz, le célèbre journaliste tête à claques de Groland) rejoue ici la formation d'un groupe musical, conservant la lignée de son personnage du petit écran. Henry, guitariste minable de bals populaires, est une vrai ordure. Prêt à tous les coups pour obtenir ce qu'il veut, il n'hésitera pas à faire interner sa sœur ou à escroquer la mère de son pote fraichement décédé. En bref ce vendeur d'instruments est un véritable connard, mais du genre de ceux à qui l'on s'attache et que l'on aime détester. Kafka fait de son personnage et de son film un ovni dans le panel des sorties hebdomadaires. Réalisé entre potes en conservant l'humour Groland, Kafka s'entoure d'acteurs sur sa même longueur d'onde. On notera la remarquable interprétation d'Élise Larnicol (ex Robins des bois) dans le rôle de la sœur de Henry, dépressive et toujours à côté de la plaque. Leurs allocutions verbales, entre violence et passivité, sont un plaisir. Depuis bien longtemps Larnicol n'avait pas été vue sur le devant de la scène, et ici c'est une belle leçon d'actrice qu'elle nous donne. Une œuvre qui vaut le détour rien que pour sa présence à l'écran.

On regrette que Kafka ne parvienne cependant pas à sortir son film des méandres de ce qu'il faisait déjà pour Groland. Les sketchs se suivent et finissent par se ressembler et sans pour autant amener de l'eau au moulin. Dès le début, on le comprend, Henry est un naze sans sentiments pour personne à part pour lui-même, un brin raciste et requin sans scrupules. On sent que Kafka cherche à en faire un être à part, tout comme il cherche à ne pas faire ce qui se fait déjà dans le cinéma français. Mais sur une heure trente, les blagues ne font finalement plus rire, restant de pâles copies des fameuses vidéos du journaliste tapageur, l'inventivité en moins, la longueur en plus.

Finalement, même si le film Henry sort du lot il ne marquera pas par ces intentions mal menées, mais uniquement par sa brochette d'acteurs et de gueules atypiques. Ce n'est déjà pas si mal.


Henry
un film de Pascal Remy et Kafka, sortie le 31 mars 2010
avec Elise Larnicol; Kafka (alias Francis Kuntz), Bruno Lochet, Jean-François Derec, Lucien Jean-Baptiste, Gustave Kervern

White Material

Deux grands films à la suite, rare ! Avec White material, Claire Denis arrive presque à surpasser son chef-d’œuvre de l’année passée 35 Rhums.
Dans un pays africain, dont le nom n’est jamais donné, Maria (Isabelle Huppert) tient une plantation de café et refuse de l’abandonner alors qu’une guerre civile est prête à éclater. La réalisatrice montre l’état d’un continent au bord de l’explosion et en attente de sa revanche sur le matériel blanc. White material implante l’idée de post-colonisation. Alors que tous les Africains veulent fuir loin des rebelles, les blancs, au contraire, restent dans leurs plantations, non pas pour défendre leurs biens, mais parce qu’ils ne croient pas en l’insurrection des rebelles.
Claire Denis donne à son film une atmosphère inquiétante et dure à supporter. On sent que ça va « pêter », que l’horreur va arriver, mais on ne sait pas quand ni comment. Ce qui importe alors c’est le temps qui reste et comment le combler. D’ailleurs il n’est question que de temporalité, ici. Maria veut finir la cueillette des grains de café avant que la saison ne soit finie, elle refuse de quitter sa maison pour ne pas perdre un seul instant. Quant à son fils (Nicolas Duvauchelle), amorphe, il passe ses journées dans son lit à attendre que cela passe. Claire Denis exprime, ici, le fameux dicton qui dit que l’Europe possède les montres alors que l’Afrique a le temps.

On le sait, depuis le cinéma d’avant garde et surtout depuis Epstein, le cinéma est un art du temps. Il est capable de le dilater, de l’étirer, le renverser, etc.  Mais Claire Denis ne se sert que d’un seul artifice pour compromettre la narration : le montage. Les séquences déconstruisent le film, c’est un puzzle que l’on doit mentalement faire pour tout remettre en place et ainsi obtenir une continuité dans la narration et l’intrigue. C’est lors de chaque raccord, dans cet interstice de jointures, que le doute est posé. Ainsi des rebelles marchant dans la jungle peuvent être poursuivis par l’armée régulière dans la vision du spectateur, mais pas dans le montage de la réalisatrice. C’est grâce ou à cause de ce montage et de ces effets de temporalité que White material est parfaitement insoutenable, il n’offre aucun repis. Claire Denis joue avec nos nerfs comme l’armée joue avec la vie du fils de Maria, en le regardant dans la maison en feu. Sa mise en scène et les moments de haute tension ne permettent pas de décrocher le regard de l’écran et de ce qui va suivre.

Alors qu’il aurait tout pour faire peur, Claire Denis, par une main experte, mène son film tambour battant, magiquement interprété par des acteurs de talent. Christophe Lambert entre autres signe un rôle magistral de père et d’homme en fuite. Et si l’abandon de la Françafrique fait la Une de tous les journaux, ce film permet de reparler d’un continent en détresse.


White Material
un film de Claire Denis, sortie le 24 mars 2010
écrit avec Marie N’Diaye
avec Isabelle Huppert, Isaach de Bankolé, Christophe Lambert

Loin de l'oubli (L'Absence)

Premier long-métrage bouleversant de réalisme. Félicia (Cécile Coustillac) est auxiliaire de vie auprès d’Anna (Liliane Rovère), atteinte de la maladie d’Alzheimer. Christian, le mari d’Anna n’arrive plus à supporter les difficultés de sa femme, son agressivité, ses oublis. Il abandonne la maison familiale. L’Absence est le premier film à traiter frontalement cette maladie terrible qui touche bon nombre de personnes. Cyril de Gasperis parvient à ne pas tomber dans le mélo et offre ainsi une fiction marquante, toujours proche de la réalité. Confinée dans des espaces restreints, la caméra entraîne Félicia dans le tourbillon de la démence, mettant à l’épreuve sa foi dans son métier. Dans chaque pièce de la maison mansardée, construite comme un labyrinthe, se perd l’hypothétique présence d’un mari absent et d’une malade hors champs. Là où l’on contemple une pièce vide, c’est toute une présence que l’on retrouve. La présence du souvenir, de quelqu’un ayant arpenté cette pièce. Mais surtout la présence de la voix qui habite et remplit à chaque fois le vide. Celle d’une insulte, d’un mot doux ou tout simplement parfois d’une discussion.

Il aurait été facile de tomber dans les clichés. Cyril de Gasperis sortant des banalités sur la maladie d’Alzheimer, échappe ainsi à la réalisation d’un remake français du Memento de Christopher Nolan. Ce n’est pas tant la maladie que contemple la caméra, mais les corps contaminés par celle-ci. Des corps vidés de leur substance vitale, de leur personnalité absente. Dans une pensée cartésienne, on aurait appelé ça l’âme, ce qui rend le corps humain vivant. Dans ce film les personnages sont dans le néant de cette âme, ils ne sont que des corps sans émotions, et parfois sans vie. L’architecture du décor, accumulation de pièces vides répond à ce que sont les protagonistes, cellules sans souches qui ne vivent que par et pour la routine. Les nombreux plans sur la préparation des repas et l’emplacement exacts de chaque couvert le prouvent. Aucun des personnages ne se sent vivre en dehors d’un quotidien macabre que l’on sait oublié demain. Mais on se surprend à rire des facéties d’Anna, lorsqu’elle donne une claque à son maître nageur sans aucune raison. La sortie du quotidien et du champ de la maison entraîne les deux personnages vers une forme d’espoir, de rédemption et de renaissance. Pour son premier film, de Gasperis ouvre une nouvelle voie à cette maladie jamais autant filmée par le cinéma avec une minutie proche de la perfection.

L'Absence
un film de Cyril de Gasperis, sortie le 10 mars 2010
avec Liliane Rovère, Cécile Coustillac, Jocelyne Desverchère

Fou mais pas con (Valvert)

Un documentaire qui laisse sans voix. Le nouveau film de Valérie Mréjen (surtout connue pour ses œuvres plastiques) raconte l’univers d’un hôpital psychiatrique hors du commun. Sa particularité est d’être ouvert. Les patients peuvent se déplacer librement à l’intérieur de l’enceinte, ils ne sont pas, comme dans d’autres établissements, sous une surveillance quasi-pénitentiaire. La réalisatrice interroge sur cette institution et ses problèmes (manque de moyen,de personnel). Dans un champ toujours ouvert, les malades se promènent tranquillement dans le cadre, le traverse sans jamais faire attention au dispositif mis en place, comme si ce n’était qu’une sorte de nouvelle lubie de leur cerveau. Valérie Mréjen parvient donc à obtenir des séquences d’anthologie et pose un nouveau regard sur le milieu asilaire. Les interviews toujours perturbées par l’apparition d’un patient montrent parfaitement ce qu’est la liberté selon Valvert. On est loin des propos aseptisés. Schizophrènes, paranoïaques, ou encore souffrant de troubles de la parole, il y a chez tous les patients quelque chose de l’ordre de la non communication. Ils sont comme des corps vides, sans esprit, chez qui la pensée vient à disparaître. Et tout comme chez les zombis des premiers Romero, l’échange devient impossible.

Ici, charabia, morceaux de phrases, mots manger, tout se superpose. Les patients tentent d’exister dans une forme de parole ou par la présence. Une séquence reste marquante. Un malade s’avance vers la caméra et dit « je suis là » une fois sorti du cadre, ne laissant apparaître que son épaule. Dans une société qui a tendance à cacher tout ce qui fait désordre, il y a, ici, une conviction de montrer que toutes ces personnes existent et que ce n’est pas en les cachant de la vision des biens pensant que l’on peut les faire disparaître. Au contraire La réalisatrice cherche cette intrusion, elle sait qu’en filmant dans cet établissement, il y aura forcément des dérapages et qu’elle ne pourra pas faire un film « clean », sans malades. Avec de la réserve et du respect, elle arrive à donner beaucoup sur les pensionnaires et sur les employés. Dans les gènes face à certaines conversations, elle ne coupe rien et au contraire laisse divaguer sa caméra montrant ainsi le quotidien de ces personnes.

Valérie Mréjen fait de Valvert un documentaire rare en tout point de vue. Elle a la compréhension des propos et filme avec une profonde empathie. Une œuvre forte tant sur le plan intellectuel que mental.


Valvert
un film de Valérie Mréjen, sortie le 10 mars 2010

Le désert excisé (Fleur du désert)

Une biographie bien aride. Waris, jeune fille nomade connaît une vie difficile, elle décide de quitter ses parents pour éviter un mariage forcé. Elle rejoint alors sa grand-mère à Mogadiscio qui décide de lui faire quitter la Somalie pour Londres. Arrivée dans ce nouveau pays, elle vit de petits boulots et se fait remarquer dans un fast food pour sa beauté. Elle est tout de suite embauchée pour un shooting et devient bientôt l’un des top-modèles les plus connues. Mais elle cache un lourd secret. Résumé comme cela, le film ressemble plus à un conte qu’à un véritable drame. Mais c’est sans compter sur le sujet sous-jacent : l’excision.
Bien entendu, le film n’est pas mauvais parce qu’il traite de ce problème. Au contraire, c’est tout en son honneur d’avoir enfin voulu soulever un sujet sensible et de le mettre en image. Sherry Hormann, la réalisatrice de Fleur du désert semble toutefois oublier que même si on a le fond, il ne faut pas négliger la forme. Son film, de conception classique, tourne tout au long de la première partie autour de l’arrivée dans un nouveau pays, du manque d’intégration et de la difficulté d’être étranger. Le souci est de ne pas savoir canaliser sa force sur un seul problème, le plus important par exemple, l’excision. Elle se perd donc dans les méandres d’un pseudo biographie qui ennuie.

Même la mise en scène manque de rythme. Fleur du désert devient un « énième » film réalisé comme tous les autres. Hormann ne prend aucun risque, ce qui est bien dommage. La texture lisse et plate est loin de convenir à ce sujet si particulier et fort. On finit par croire à une belle histoire tant les images nous y poussent. Tout, même le montage et l’utilisation de la musique fait penser à un remake de Coup de foudre à Notting Hill plus qu’à un pamphlet contre l’un des nombreux fléaux fanatiques.

Il est dommage que Sherry Hormann délaisse autant la première arme du cinéma qui est de raconter des histoires par les images plus que par la parole. C’est très souvent le travail technique qui en plus de la narration fait la qualité et la survie d’un film dans l’esprit du spectateur. La disparition de l’esthétique au profit d’un propos plus important et engagé aurait fait de Fleur du désert un film marquant. Dommage.

Fleur du désert
un film de Sherry Hormann, inspiré de la biographie de Waris Dirie, sortie le 10 mars 2010
avec Liya Kebede, Sally Hawkins, Timothee Spall

(The Brakhage lectures)

Enfin un nouveau livre de Stan Brakhage ! De cet auteur américain hors du commun, la France ne connaissait qu’un seul ouvrage, le célèbre Métaphore et vision aux éditions Centre Georges Pompidou. Ce dernier offre déjà une très grande analyse de l’œuvre de ce cinéaste et de ses expérimentations, Brakhage y exprime sa définition et sa pensée sur la lumière, si importante dans ses films comme dans le cinéma en général.
Pour ce nouvel ouvrage, les éditions Capricci ont fait traduire le livre de Brakhage écrit à l’occasion d’un séminaire donné à l’école de l’Art Institute of Chicago entre 1970 et 1971.

Lors de ses conférences, Brakhage donne sa vision du cinéma : « Laissez-moi vous dire, le plus simplement qu’il m’est possible : la quête d’un art… qu’il s’agisse de création ou d’appréciation… est la plus terrifiante aventure qu’on puisse imaginer. Elle mène toujours vers des régions inexplorées ; l’âme est menacée de mort à tous les tournants ; l’esprit s’éreinte complètement ; et le corps va et vient, sans fin, en parcourant une terre de moins en moins familière. Il n’y a AUCUN espoir de revenir du territoire découvert au bout de cette aventure ; et il n’y a AUCUN espoir d’être délivré de l’impasse dans laquelle une telle quête peut mener. » Cette introduction au livre prouve bien l’idée que l’auteur se fait du cinéma et de l’art. Dans ses « lectures », le cinéaste prend quatre réalisateurs qui ont eux aussi, à leur manière, marqué l’histoire : Méliès, Griffith, Dreyer, Eisenstein.

Avec toute la poésie qui imprègne ses films, Stan Brakhage raconte les vies de ces personnages et leurs contributions au cinéma. Il va cependant y apporter sa touche personnelle en inventant leurs biographies et en les rapprochant des écrits de Freud ou de Mélanie Klein sur le moi et les résurgences de l’enfance dans le monde adulte.
A partir de ces données, et de son analyse, il va confronter l’œuvre de chacun des réalisateurs face à ce qui aurait pu construire sa carrière. Comme la femme-ventre chez Méliès symbole féminin de projection du cinéma au stade embryonnaire, la sauvagerie chez Griffith, puisant dans sa sauvagerie pour obtenir des batailles et une grammaire du cinéma. Ou encore l’existence face à la trame des contes de fées chez Dreyer pour lutter contre la raideur de sa culture et instituer un nouveau classicisme. Pour Eisenstein, il apprivoise l’horreur dont il fut saisi à la naissance pour déployer une esthétique du montage et un totémisme fabuleux.

La genèse de ce livre tient à comprendre le destin de ces réalisateurs et de leurs films, mais aussi ce qu’ils ont créés pour le cinéma. Les traits professionnels sont brillamment auscultés et analysés en fonction de la particularité de chacun, que ce soit le merveilleux et la magie chez Méliès, la grammaire chez Griffith, la lumière chez Dreyer, ou encore le montage chez Eisenstein. Pour chaque spécialité Brakhage puise dans la psychanalyse et dans son talent de conteur pour nous transporter dans les prémices de ce qui fera le cinéma.

L’auteur ne fait pas seulement un conte psychanalytique de ce qu’ont été leurs vies. Il donne avant tout sa propre conception du cinéma. Comme dans Métaphore et vision, ce qui marque les écrits de Brakhage, ce sont ses questions sur la lumière et sur son réfléchissement sur la matière humaine, sur l’incarnation. En prenant en exemple d’autres réalisateurs, il confronte son point de vue face à l’histoire d’un art.
Stan Brakhage nous conduit par la poésie dans les histoires du cinéma et c’est avec un réel plaisir que l’on se prend à lire ce conteur de talent. Il est d’ailleurs bien dommage que beaucoup de ses écrits ne soient pas encore traduits. Amis éditeurs… 

The Brakhage lectures
Meliès, Griffith, Dreyer, Eisenstein
de Stan Brakhage
Editions Capricci  (en librairie, 13€)

Obèse mais pas trop (Precious)

Ou comment Sundance s’enlise. Présenté au dernier festival de Cannes dans la section Un Certain Regard, le film de Lee Daniels s’embourbe dans les clichés du film d’auteur américain. Precious, une adolescente noire américaine n’a rien pour elle, analphabète, obèse, violée par son père, mère d’un jeune enfant trisomique et enceinte d’un deuxième. Virée de son lycée, elle commence une école adaptée où une gentille professeur (Paula Patton) va prendre soin d’elle et l’aider à endurer les épreuves de la vie (et il y en a une bonne liste qui l’attend encore !).
Sur le papier cela peut ressembler à un conte moderne, mais en réalité ce n’est qu’un cauchemar. Même Dante dans sa Divine comédie n’aurait pu imaginer pire supplice que ce que Precious endure. Le film n’est qu’une succession de malheurs plus gros les uns que les autres. On en vient même à penser que cela ne finira jamais, et on a raison.

Mais ce qui agace par-dessus tout dans la trame c’est surtout le tire-larme que tente de mettre en place Daniels. Chaque séquence est calculée pour créer un rythme émotionnel sur le spectateur, alternant comédie et drame pour donner un côté humain aux personnages, mais qui finit par énerver. En outre le film s’enorgueillit de caméo comme on ne les a, soi-disant, jamais vus : Mariah Carey sans maquillage et Lenny Kravitz acteur. Film « freaks » alors, puisque le sujet n’est plus les malheurs de Precious, mais les différents corps qui se superposent sur la pellicule et interagissent. On n’est plus seulement là pour voir une histoire, mais pour voir des gens comme on ne les a jamais vus et oui comme dans les foires aux monstres au début du 19eme siècle.

On retrouve même dans le film le terrain boueux sur lequel se tenaient les caravanes. L’esthétique granuleuse, son côté crade, exprime encore une fois tous les défauts des films d’appellation sundance. Aujourd’hui, pour montrer les déviances de la société, les réalisateurs, et Lee Daniels aussi, ne trouvent plus d’autres moyens que dans le grain de la pellicule et dans la moiteur des appartements minables de New York.
Le titre éponyme du film implique le suivi quasiment fantomatique de la caméra sur le personnage, presque son fusionnement avec elle comme dans la littérature. Mais on en devient fatigué de suivre cet Atlas qui porte tous les malheurs du monde. Combiner dans un même personnage autant de fléaux fini par lasser et l’on se demande au fil de la narration ce qui va bien pouvoir lui arriver pire. Lee Daniels n’est pas avare de cruautés cumulées et improbables. Son film en devient plus une vision vulgaire de son personnage qu’un véritable regard précieux.

Precious
de Lee Daniels, sortie le 3 mars
avec Gabourey Sidibe, Paula Patton, Mariah Carey,Lenny Kravitz