Belle mobilisation en soutien à Jafar Panahi et Mohammad Rasoulov

Le monde du cinéma se mobilise en soutien à Jafar Panahi et Mohammad Rasoulov, les deux cinéastes iraniens condamnés.

Une centaine de personnes (réalisateurs, acteurs, producteurs et autres professionnels du cinéma) s'est réunie ce vendredi 11 février entre 12h30 et 14h devant la Cinémathèque Française.

A deux voix, Golshifteh Farahani et Aïssa Maïga ont lu en Persan et en Français la lettre adressée au Festival de Berlin par Jafar Panahi.



Les portraits des deux hommes ont été brandis par l'assemblée dont Léa Drucker, Laurent Tuel, Solveig Anspach, Bertrand Bonello, Richard Copans, Denis Gheerbrant, Elise Girard, Pierre Gras, André S. Labarthe, Aïssa Maïga, Valérie Mréjen, Alain Riou, Claire Simon, Jean-Pierre Thorn, Luce Vigo, etc.


Cette initiative a également été soutenue par nombre de personnalités françaises dont Mathieu Amalric, Danielle Anezin, Jean-Michel Arnold, Renato Berta, Claudine Bories, Nicole Brenez, Valérie Cadet, Patrice Chagnard, Lolita Chammah, Arnaud des Pallières, Annie Ernaux, Romain Goupil, Cédric Kahn, Nicolas Klotz, Jean-Christophe Klotz, Tonie Marshall, Marc’O, Chiara Mastroianni, Annie Maurette, Bulle Ogier, Thomas Ordonneau, Elisabeth Perceval, Nicolas Philibert, Elie Poicard, Michelange Quay, Marie-Christine Quetesberg, Philippe Ramos, Marie-Claude Treilhou, Agnes Varda, etc.



Le 11 février, date symbolique et historique pour l'Iran, correspond au 32è anniversaire de la Révolution.

En écho à Martin Scorsese qui a déclaré le 22 décembre qu’il fallait passer à l’action, Rafi Pitts – cinéaste iranien vivant en France, proche de Panahi et Rasoulov – a appelé à un arrêt de travail de l’industrie cinématographique partout dans le monde, le 11 février entre 12H30 et 14H30 (heure de Paris).

Le Festival de Berlin a décidé de suivre cet appel du 11 février en organisant une journée pour Jafar Panahi et Mohammad Rasoulov.

SOYONS NOMBREUX ! Pour Jafar Panahi et Mohammad Rasoulov devant la Cinémathèque vendredi 11 février à 12h30


Pour le soutien à Jafar Panahi et Mohammad Rasoulov, les deux cinéastes iraniens condamnés, une mobilisation est prévue ce vendredi 11 février de 12h30 à 14h30 devant la Cinémathèque française (51 rue de Bercy – 75012). 



Golshifteh Farahani et des personnalités françaises seront présentes pour lire le plaidoyer de Jafar Panahi.




Soutiennent d'ores et déjà cette mobilisation, les personnalités suivantes 

Mathieu Amalric, Danielle Anezin, Solveig Anspach, Jean-Michel Arnold, Renato Berta, Catherine Bizern, Bertrand Bonello, Claudine Bories, Nicole Brenez, Valérie Cadet, Patrice Chagnard, Daniel Chabannes,Richard Copans, Arnaud des Pallières, Annie Ernaux, Tom Dercourt, Annie Ernaux, Pierre Gras, Denis Gheerbrant, Elise Girard, Romain Goupil, Cédric Kahn, Nicolas Klotz, Jean-Christophe Klotz, André S. Labarthe, Aïssa Maïga, Annie Maurette, Chiara Mastroianni, Marc’O, Valérie Mréjen, Bulle Ogier, Thomas Ordonneau, Elisabeth Perceval,  Nicolas Philibert, Elie Poicard, Michelange Quay, Marie-Christine Quetesberg, Philippe Ramos, Claire Simon, Jean-Pierre Thorn, Marie-Claude Treilhou Agnès Wildenstein, etc.


Martin Scorsese a déclaré le 22 décembre qu’il fallait passer à l’action. Une mobilisation de soutien et de protestation a été lancée dans ce sens. Rafi Pitts – cinéaste iranien vivant en France – proche de Panahi et Rasoulov, a appelé à un arrêt de travail de l’industrie cinématographique partout dans le monde, le 11 février entre 12H30 et 14H30 (heure de Paris).



Cette date historique correspond au 32è anniversaire de la Révolution iranienne.

Le Festival de Berlin a décidé de suivre cet appel du 11 février en organisant une journée pour Jafar Panahi et Mohammad Rasoulov. A l’annonce de cet événement berlinois, le Président Ahmadinejad a fait savoir qu’il était contre la décision de justice prise à leur égard. Depuis plus rien.



Les deux cinéastes peuvent être emprisonnés à tout moment.


Une mobilisation en France- pays des Droits de l’Homme et du Cinéma- est nécessaire pour interpeller les membres du pouvoir iranien et leur dire qu’en ce jour anniversaire, NOUS LES REGARDONS.
Il faut  que tous ceux qui font le cinéma, leurs organisations professionnelles et ceux qui s’insurgent contre ces sentences s’emparent de cette initiative et relayent ce message.



Le rassemblement se fera devant la Cinémathèque française, le 11 février à 12h30.


Merci d'en faire l’échos et vous joindre à cette mobilisation pour que Jafar Panahi et Mohammad Rasoulov retrouvent leur liberté.

Non coupable (L'Avocat)


Avec son deuxième film, l’ancien critique des Cahiers du cinéma Cédric Anger poursuit son analyse du polar. Toujours sous l’influence hitchickoco-de-palmienne de son précédent film Le Tueur le cinéaste ne parvient pas à atteindre les noirceurs de la psychologie humaine comme le fait Le Petit lieutenant  de Xavier Beauvois (dont Anger était le scénariste). L’Avocat déçoit non pas par la mise en perspective d’un pseudo pacte faustien dans le milieu du droit, mais dans la chute finale et dans la composition des personnages.
Léo (Benoît Magimel) vient de finir ses études de droit et commence sa carrière dans un grand cabinet d’avocats. L’occasion poindre pour faire évoluer sa carrière d’un grand coup, il va devenir le protecteur judiciaire attitré d’un mafieux du coin (Gilbert Melki) dont les affaires sales trempent dans le recyclage de déchets toxiques. Cette fulgurante ascension va alors marquer un véritable changement dans la vie du jeune Léo qui, comme Faust dans la pièce éponyme de Goethe, ne devra son salut que par le sauvetage d’une âme pure, Marguerite pour l’auteur allemand et Eve (Aïssa Maïga) dans le film. Le film aurait sûrement tenu la route si le casting ne se complaisait pas dans une attraction d’acteurs stars. Magimel semble mal à l’aise, étriqué dans les costumes cintrés du jeune prodige, tandis que Melki n’est absolument pas convaincant dans le rôle d’un gangster qui recycle.
Ce qui tarit le film, c’est son schéma digne du purgatoire de Dante. Dès le début, un corps est amené a l’hôpital et comme une voix d’outre-tombe celui-ci va raconter son parcours jusque dans ce lieu entre la vie et la mort. On l’aura compris, il s’agit de Léo qui dans un dernier souffle tente de comprendre (et de faire comprendre) les chemins qui l’ont amené jusqu’à la dernière destination. Outre que ce dessin scénaristique devrait être banni depuis maintenant un certain temps, la sauce du film ne prend pas, justement parce que la solution est donnée dans les premières images.
Comme la plupart des critiques passés derrière la caméra, Anger ne peut pas s’empêcher d’agrémenter son film de citations cinématographiques, et toute la trame n’est ici ni plus, ni moins qu’un copié coller du prodigieux film de De Palma L’Impasse qui racontait sous le même dispositif la rédemption d’un ancien petit malfrat joué par Al Pacino. Il est dommage, à la différence de Le Tueur, qu’Anger n’est pas garder le côté suspense hitchcockien qu’il avait très bien su créer dans sa précédente histoire avec un personnage qui attend et s’ennui. Ici tout est donné trop vite, avalé et digéré.
Cependant, le réalisateur français possède de nombreuses qualités, comme son talent pour la mise en place de cadrages et de lumières qui lui servent ici, comme dans Le Tueur, à relater le trouble intérieur des personnages. Mais sans avoir une histoire qui tient la route et des acteurs qui puissent incarner les personnages pour que le spectateur s’immerge dans la totalité dans ce second film. Cédric Anger ne reste pas moins un très bon faiseur de film et même si ce deuxième coup d’essai ne le fera pas rester dans l’histoire du cinéma, on peut penser que celui-ci lui servira d’exercice pour parfaire sa technique de la narration et du rythme, deux éléments dont les polars français ont fortement besoin.
L’Avocat (sortie le 26 janvier 2011)
Un film de Cédric Anger
Avec Benoît Magimel, Gilbert Melki, Aïssa Maïga 

Les fantômes d'Eastwood (Au delà)


Clint Eastwood comme à son habitude signe une œuvre éblouissante de complexité et d’émotion. Pour Au-delà le réalisateur américain semble propulsé par une envie de passer la frontière de ses précédents films. Eastwood se complait dans la mise en image de fantômes qui hantent la pellicule. Dans Josey Wales hors la loi, Pale Rider, ou ses autres westerns, ses personnages sont toujours des hommes ayant succombés à la mort, revenus d’outre-tombe pour se venger tels des anges de l’apocalypse. Même dans son film de guerre Lettres d’Iwo Jima, les plages de l’île du Pacifique n’étaient qu’arpentées par des ectoplasmes en attentes d’une dernière bataille, en attente de franchir le pont entre la vie et la mort. Au-delà est ce pont dans la carrière du réalisateur. Plus seulement suggérée par des tournures de scénarios ou de plans, la mort est ici le propos même du film. À mi-chemin entre le fantastique et le drame, le nouveau film de Clint Eastwood renverse les codes du genre et de l’auteur.

Premier film choral, le cinéaste joue de l’entremêlement de trois histoires se déroulant dans trois pays différent. Marie Lelay (Cécile de France) jeune journaliste française carriériste en vacances en Thaïlande en 2004 pendant le tsunami. Viennent s’entrecroiser la vie d’un jeune londonien, Marcus (George McLaren) ne parvenant pas à faire le deuil de son frère jumeau, Jason (Frankie McLaren) et George Lonegan (Matt Damon) qui arrive à communiquer avec l’autre monde, mais ne supporte plus ce fardeau. 
Dès l’incipit, en Thailande, le réalisateur parvient  à faire preuve d’un réel sens de l’utilisation des effets spéciaux et du sens du cadrage. Il crée ainsi par la présence de la mer un parfait sentiment d’angoisse avant même que la déferlante ne vienne submerger le littoral et par la même occasion la protagoniste. Rarement dans la carrière du cinéaste les premières séquences auront été aussi fortes, ni si bien filmées que dans celle de Au-delà 
Par la mort, Eastwood établit une connexion entre tous ses personnages. Elle les relie, mais aussi les empêche d’évoluer. La journaliste ne parvient plus à travailler, le médium ne peut pas avoir de relation sentimentale et le jeune garçon ne sait plus réellement s’il est Marcus ou Jason. C’est à travers le va et vient des frontières et des histoires que le cinéaste parvient à créer un flux entre tous les personnages. Et comme chez Dickens, largement cité dans le film, les protagonistes finissent toujours par rejoindre le fil de leur destinée et de leur vie. Comme dans tous les films d’Eastwood le manichéisme est, bien entendu ultra exacerbé. Ici point d’antagonistes, mais en parallèle de l’histoire, il dresse un tableau de notre époque à travers des événements comme le tsunami thaïlandais ou encore les attentats du métro de Londres. Ces événements sont des éléments historiques qui placent le récit dans une temporalité du passé certes proche, mais qui ne s’écrivent donc pas dans le présent comme une histoire dont nous devons nous aussi faire le deuil.
Comme Woody Allen ou encore Claude Chabrol de son vivant, pas une année ne se passe sans voir l’empreinte de Clint Eastwood. Est-ce l’envie d’un homme de faire des films avant qu’il ne soit trop tard et que les rides aient rayé la pellicule. Quoi qu’il en soit Eastwood surprend par sa qualité et la précision de sa mise en scène et l’ingéniosité de son dispositif qui permet à un scénario parfois faible de renaître par l’image.

Au delà (sortie le 19 janvier 2011)
Un film de Clint Eastwood
Avec Cécile de France, Matt Damon, George et Frankie McLaren

« Frappez fort, comme pour réveiller un mort. » (Le Dictionnaire Eustache sous la direction d’Antoine de Baecque)


Comme en chaque fin d’année et début de nouvelle année, un florilège de dictionnaires inondent les devantures et les étalages de toutes les bonnes librairies. Mis côte à côte, vous pourrez voir se croiser des titres tels que Dictionnaire amoureux du rock (Antoine de Caunes, Plon), Petit dictionnaire des mots retrouvés (collectif, JBZ et Cie) ou encore 300 cotations pour aimer le vin (Hubert Piat, Dunod). Dans cet éventail de propositions, il est toujours grandement compliqué de faire son choix.  Même le cinéma sort ses dictionnaires. Les plus célèbres traitent des films et qui chaque année mettent à jour une base de données toujours plus conséquente. Ce genre de dictionnaires est pour la plupart des suites de noms sans réelles  éruditions. Mais certains livres sortent parfois du lot.

En 2008, Antoine de Baecque avait déjà signé avec d’autres auteurs un dictionnaire sur un réalisateur : Dictionnaire Pialat (sous la direction d’Antoine de Baecque, éditions Léo Scheer). Cette année encore vient de paraître un livre que beaucoup d’aficionados doivent attendre : le Dictionnaire Eustache. Le plus dandy des réalisateurs français, mais aussi celui qui a le plus marqué l’histoire avec des films fleuves comme La Maman et la putain (1973, Grand prix spécial du jury au Festival de Cannes de la même année) ou encore Mes petites amoureuses (1974), mais aussi des oeuvres courtes comme Le Père Noël a les yeux bleus (1966). Chacun de ses films a marqué d’une certaine manière son époque et celles qui ont suivi. Hors de chaque mouvement, en parallèle de la Nouvelle Vague, Jean Eustache est l’homme pour qui la mise en scène et l’art cinématographique prenaient une grande part,  jusqu’à mettre en scène de façon macabre sa propre mort d’une balle dans le cœur avec un mot sur la porte : « Frappez fort, comme pour réveiller un mort. »

Antoine de Baecque avec son Dictionnaire Eustache rend un véritable hommage au réalisateur. Plus qu’une accumulation d’informations plus ou moins captivantes, l’ancien rédacteur en chef  des Cahiers du cinéma et des pages cultures de Libération, épaulé par une cohorte de journalistes et de chercheurs tel Jean Douchet, Philippe Azoury, Michel Marie, etc. va sérieusement revenir sur chacun des mots importants du cinéma et du cinéaste. L’alcool, les gauloises, les acteurs et le vocabulaire cinématographique vont passer sous la loupe de ces éminents spécialistes du cinéma d’Eustache. Et bien que ce livre ne se résume pas à un abécédaire, il en a cependant l’attrait par sa facilité de lecture et son approche de l’auteur. Ici pas d’accumulation d’anecdotes, mais une véritable expérience d’analyse, un voyage dans l’univers de l’un des plus grands auteurs du septième art français. Bien plus qu’un rappel de son œuvre, ce livre est la résurrection de l’artiste.



Dictionnaire Eustache
Sous la direction de Antoine de Baecque
Editions Léo Scheer
ISBN : 2756102709

Interview Antoine de Baecque pour Deux de la vague

Comment vous est venue l’idée d’écrire ce scénario ?

Le projet est né d’une rencontre avec Emmanuel Laurent, un documentariste qui fait plutôt des films scientifiques. On s’est rencontré, il avait lu mon histoire des Cahiers du cinéma et la biographie de Truffaut et il m’a demandé si je voulais bien travailler avec lui. Pour avoir fait la biographie de Truffaut et celle de Godard, je connaissais leur rencontre, cette amitié, et aussi cette rupture, je souhaitais raconter autrement l’histoire, en construisant une sorte de narration, je dirai presque une sorte de « fiction ». Dans le documentaire proprement dit, il y a toute une construction et qui n’est pas du tout la même chose que d’écrire une grosse biographie. C’est un peu ça qui m’a motivé, de pouvoir travailler autrement, raconter autrement une histoire que je connaissais.

Comment vous êtes vous réparti le travail avec Emmanuel Laurent, le réalisateur. Lorsque l’on voit le film, on sent beaucoup votre patte par le travail avec les archives, ce que vous faites déjà beaucoup dans vos livres ?

Ce n’est pas faux, je pouvais amener cela au film, ma connaissance des documents, des archives de l’un et de l’autre. On sent aussi ma présence, au sens où c’est mon récit et c’est donné explicitement comme cela puisque c’est moi qui suis au début du film et que c’est ma voix qui raconte le film. Mais avec Emmanuel on s’est reparti le travail les extraits montés en parallèle, des films de Truffaut et de Godard. Et c’est très passionnant de voir comment ces films se répondent sur toute cette histoire d’amitié qui dure sur presque quinze ans. Emmanuel Laurent, la monteuse et moi, on a travaillé tous les trois ensembles pour choisir des extraits, les monter, donner une sorte de rythme au film.

Pourquoi avoir choisi Isild le Besco comme passeuse pour la nouvelle génération ?

J’ai un lien fort avec elle. Je l’ai découverte comme actrice et cinéaste, elle avait à peine 20 ans, et j’ai été conquis par sa présence, par son cinéma. Je trouve qu’elle a une volonté impérieuse de faire du cinéma et d’en faire avec les risques que cela comporte. Dans l’urgence. D’une certaine façon elle est une incarnation de ce qu’à pu être faire du cinéma pour un jeune homme de 25 ans en 1960. Quand Truffaut a commencé à tourner Les Mistons et Les 400 coups, quand Godard s’est mis à tourner ses courts métrages et A bout de souffle, ils étaient dans le même état d’esprit. Donc Isild le Besco incarne certainement quelque chose qui vient de là. Je pense qu’elle touche sa génération à elle. C’est pour cela qu’on lui a demandé de jouer ce rôle, de faire passer cette histoire.


On pourrait vous reprocher de faire un film sur une histoire connue. Pensez vous, comme beaucoup d’œuvres historiques, que la répétition de ce moment puisse amener une sorte de transmission à une nouvelle génération ?

Bien entendu il y a une sorte de transmission, mais d’une autre forme. Ce que l’on transmet dans un film comme cela, c’est une émotion qui passe par un récit. Et un récit d’amitié comme ça, je pense que le cinéma, un documentaire en tout cas, est le mieux placé pour le raconter. Pour moi, dans ce travail-là, il y a sûrement l’idée de transmettre autrement et peut-être non pas intensément, ni massivement, mais autrement une histoire que j’ai déjà racontée. C’est vrai que, le film pour ceux qui connaissent cette histoire, n’apprend rien en terme factuel. Simplement, je pense qu’il permet de faire histoire au sens de faire récit, de faire narration. Il permet aussi de faire passer une émotion. Et puis je trouve que ce qu’apporte aussi le documentaire par rapport aux livres, c’est une place presque mythologique. On est dans une histoire qu’on connaît et documentée largement, mais en même temps, là, tout d’un coup, dans le tremblement d’un noir et blanc, dans le montage entre un entretien et un extrait, dans un ralenti que l’on peut tout d’un coup faire passer, tout cela prend une forme quasi mythologique. Je pense que c’est quelque chose qui effectivement est un peu aux origines de désirs du cinéma que peuvent ressentir les générations depuis quelques temps et notamment aujourd’hui.


Peut-on considérer que la séparation Truffaut / Godard prévaut à la mort de la Nouvelle Vague ?

Le film commence avec le triomphe de la Nouvelle Vague et se finit dans la mort de celle-ci. C’est un film, je dirai, assez désespéré, c’est une construction mélancolique aussi. On va vers quelque chose qui est la fin d’une histoire, la fin d’un succès et la fin d’un genre. Je pense que le film essaie de montrer que le triomphe de la Nouvelle Vague est quelque chose de très éphémère et qui est remis en cause à plusieurs reprises. Très vite d’ailleurs, par une série d’échecs, des gens comme Rivette ou Rohmer ont du mal à passer au long-métrage. C’est aussi une amitié qui se construit dans cette adversité-là. Rapidement les films n’ont plus le succès qu’ils ont eu, les ennemis de la Nouvelle Vague se redressent et attaquent de façon très virulente. Le deuxième temps de cette amitié consacre aussi la fin de cette histoire où 15 ans plus tôt s’était rencontré dans une bande, celle des Cahiers du cinéma. Un groupe qui a éclaté assez vite au sens où les 5 principaux, dès le début des années 60 savent qu’ils ne font pas le même cinéma. La rupture de 73 consacre la fin de la Nouvelle Vague, c’est à la fois la fin d’une amitié et celle d’un mouvement. À partir de ce moment-là, chacun va travailler vraiment très seul dans son coin, cela ne les empêche pas de faire une œuvre, mais en même temps les films n’ont plus rien à voir.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de mettre en image vos écrits ?

Je suis essentiellement un homme de l’Histoire, du document, de l’archive, de l’écriture, et donc j’y trouvais un accomplissement. Dans un documentaire il y a deux choses importante pour moi :  il y a une fiction, presque une forme de fictionnisation de cette histoire qui devient une histoire d’amitié universelle et donc dans la construction de cette histoire du film même, il y a vraiment un travail de narration.  Et puis il y a sûrement une confrontation de ce que l’on pourrait appeler le fétichisme du mouvement presque un sentiment de puissance comme de réveiller les morts, de redonner mouvement aux fantômes. C’est quelque chose d’extrêmement émouvant, l’écriture du commentaire s’est fait concrètement à partir  d’un montage muet et en même temps sonore par les paroles des entretiens. À partir de là et de façon très précise, il fallait écrire un texte dans le tempo et dans les arrêts, les reprises s’immiscent, se fusionnent en quelque sorte avec l’image. Donc là il y a vraiment un moment où l’écriture est proche de l’image et ça c’est quelque chose qui était extrêmement important pour moi et inversement c’était une écriture qui était précisément libre par l’image, par le mouvement, par le rythme, j’étais face à un autre type d’écrit et c’est en cela que j’ai pris beaucoup de plaisir à faire Deux de la vague

Prendre la vague (Deux de la vague)

L’année 2010 aura été pour les réalisateurs de la nouvelle vague une année importante. Certains ont tourné leur dernière bobine comme Eric Rohmer qui nous quitte en janvier 2010 ou encore Claude Chabrol qui le rejoint en septembre de la même année. Jean Luc Godard marque de son coté les esprits par le très provocant Film socialisme qui aura fait de nouveau parler du cinéaste franco-suisse, tout comme la biographie non officielle à succès écrite par le scénariste du documentaire Deux de la vague Antoine de Baecque, spécialiste français de la Nouvelle Vague. Il signe également des ouvrages tels que François Truffaut, La Cinéphilie, ou encore L’Histoire des Cahiers du cinéma.

Pour Deux de la vague, l’historien a choisi non pas de réaliser un film, mais d’écrire un scénario avec comme idée principale la relation Truffaut/Godard et la séparation de ce couple si mythique. Pour l’aider dans sa tache et le libérer de la contrainte des images il laisse au documentariste Emmanuel Laurent le soin de la réalisation. Même si le nom de De Baecque n’apparaît pas à la mise en scène, on y retrouve sa « patte » de chercheur. Ici, il n’est plus question simplement de citer, mais de montrer, de mettre en image, des années de recherche et de confrontation avec une histoire, celle de deux hommes exceptionnels traversant une même passion : le cinéma. De Baecque mis en scène dés le début du film, il introduit les images qui vont se dévoiler, et c’est par sa voix que vont se succéder des relations et des artistes hors du commun. Comme dans n’importe quelle histoire dramatique, de la rencontre à la rupture, le documentaire s’évertue à tracer un panel d’images d’archives et de lectures de lettres afin de nous immerger dans le monde de François Truffaut et Jean-Luc Godard. À travers ces deux figures emblématiques, c’est aussi toutes une partie de l’histoire de France et du cinéma qui défile.

Il serait facile de reprocher au scénariste et au réalisateur de ne pas innover tant l’histoire de ces deux personnages est connue par le plus grand nombre de cinéphiles. Mais ce film est un document de transmission, une ouverture vers un autre public. Deux de la vague est un film sur la passation, celle d’une génération qui a révolutionné le cinéma français et qui encore aujourd’hui se retrouve dans bon nombre de films contemporains comme chez Christophe Honoré ou chez Isild le Besco, présente dans le film. Chris Marker la pose d’ailleurs en  digne héritière de la Nouvelle Vague.
Antoine de Baecque, aidé par Emmanuel Laurent, est ce que Serge Daney appelait un passeur. Ils transmettent à travers ce film et ces images d’archives toutes une forme de passé conjugué au présent  de la relation des deux plus grands cinéastes du mouvement.


Deux de la vague (sortie le 12 janvier 2011)
Un film de Emmanuel Laurent, écrit par Antoine de Baecque
Avec Isild Le Besco


Bienvenue l'indé (Welcome to the Rileys)

Jake Scott (fils de Ridley Scott) signe là une véritable perle du cinéma indépendant américain. Interprété avec brio par le parrain névrosé des Sopranos, James Gandolfini, Welcome to the Rileys est une comédie dramatique qui se joue des simulacres. Doug Riley (James Gandolfini), dépressif après la mort de sa fille, passe son temps entre sa maison, d’où sa femme (Melissa Leo) n’ose plus sortir, et ses déplacements professionnels. Lors de l’un d’eux, il fait la connaissance d’une jeune strip-teaseuse au langage corsé (Kristen Stewart), et s’attache à cette jeune personne. Une relation père-fille va se créer entre eux.
De prime abord, cette production des Frères Scott peut faire peur, mais c’est une véritable surprise qui s’offre dès les premières images. On aurait pu s’attendre à un film d’action, à l’instar des réalisations des autres membres de la famille, mais le jeune réalisateur a su prendre le contre-pied et réalise un film calme et emprunt de maturité. Pas d’effets outranciers, mais une caméra proche des corps, et une intensité dramatique sans tomber dans un effet « tire larmes ». Welcome to the Rileys met en scène la disparition d’un être cher huit, drame dont aucun membre de la famille n’a pu réellement se relever. L’arrivée d’un vilain petit canard, servant d’enfant de substitution, permet une forme de thérapie et de régénérescence de la cellule familiale.


C’est aussi une autre forme de régénérescence qu’offre le film, celle d’un acteur. Depuis la fin des Sopranos, James Gandolfini était très souvent cantonné à des seconds rôles. Rien ne semblait lui sourire après l’apogée qu’il a connu durant toute la longueur de cette série télévisée si emblématique. Welcome to the Rileys au contraire lui donne la chance de montrer une autre facette de ses talents de comédien. L’ensemble du film joue de la dualité entre le Tony-mafieux des Sopranos et le Doug-papa-gâteau. Mais ici le corps de Gandolfini est plus lourd, corpulent, et sa respiration omniprésente (un souffle au premier plan sonore qui finit par vampiriser tout l’espace) comme un acte de survie. Premier grand rôle sur grand écran pour Gandolfini et essai transformé par cet excellent acteur qui, maintenant on le sait, peut jouer autre chose qu’un mafieux sous prozac.

Jake Scott réussi avec ce film un pari ambitieux. Sa mise en scène, son approche des acteurs, son jeu pour les prendre à contre-pied fait de ce petit bijou indépendant un grand film porté par un excellent casting. Il est rare de voir un cinéaste américain réussir à filmer ses personnages sans surenchérir dans l’émotion avec vocabulaire technique trop prononcé. Cela traduit une vraie confiance dans chacun de ses représentants à l’image et une virtuosité dans le choix des cadres.
Pour beaucoup, le cinéma indépendant américain était mort et enterré. Sur les écrans, il n’était alors possible de voir que de pâles copies de films ayant fait les beaux jours du Festival de Sundance sans pour autant retrouver la hargne et la jeunesse des œuvres indépendantes US. On peut dire qu’avec Welcome to the Rileys, Jake Scott annonce une renaissance de ce cinéma avec l’espoir de revoir des films pour qui les idées et le style sont plus importants que les millions.

Welcome to the Rileys (sortie le 10 novembre 2010)
Un film de Jake Scott 
Avec Kristen Stewart, James Gandolfini, Melissa Leo,...

Simple détour (Le Dernier voyage de Tanya)

Sur l'idée simple d’un dernier voyage comme rite funéraire Aleksei Fedorchenko signe une oeuvre magnifique et inattendue.
Miron (Yuriy Tsurilo), aidé d’un ami, Aist (Igor Sergeyev), veut enterrer sa femme dans la tradition des Mérias, ancien peuple de la Russie ; brûler le corps et le rendre à l’eau fait partie de ces rites de passage entre la vie et le néant.

Par un dispositif simplissime, dans une voiture avec une conversation entre les deux amis à propos du couple et de la défunte, le cinéaste parvient à capter des instants de vie comme aucun autre réalisateur aujourd’hui. Avec des effets rudimentaires de panoramiques, on est invité à voyager avec les protagonistes entre passé et présent le tout mené par une voix-off à la Balzac, sortie d’outre-tombe, comme de l’hypnose.

Proche des meilleurs films de Kiarostami, Fedorchenko opte pour une sincérité de l'image comme l’on en a rarement vu. Le Dernier voyage de Tanya restera le plus beau film de cette fin d’année et une grande surprise


Le Dernier voyage de Tanya (sortie le 3 novembre 2010)
Réalisé par Aleksei Fedorchenko
Avec Igor Sergeyev, Yuriy Tsurilo

Sombres clichés (Des filles en noir)

Cliché du début à la fin, ce film ne donne pas seulement une mauvaise image de la jeunesse, c'est également un désastre cinématographique.
Jean-Paul Civeyrac tente avec Des filles en noir une certaine approche de la jeunesse. Pas celle en rose comme dans les séries américaines, non, celle aux habits noirs, aux idées noires, et aux tentatives de suicide. Ha, la jeunesse d’aujourd’hui ! Ses incompréhensions, ses attentes, ses envies, mais aussi son mal-être, le tout condensé en une fiction d'une heure trente filmée avec les pieds.

Noémie (Léa Tissier) et Priscilla (Elise Lhomeau) sont deux adolescentes gothiques mal dans leurs peaux et qui décident de se suicider. Civeyrac veut se plonger dans un microcosme mais ne parvient pas à franchir la porte de ce lieu. Il ne fait que succéder idées préconçues sur idées préconçues sans jamais obtenir une once de réalité. Même la forme de son film devient une insulte aux adolescents filmés tant la tâche semble lourde. Pas un plan n’est là pour rattraper l’autre et il n'y a aucune initiative technique qui relèverait les clichés débités.
Selon lui, tous les gothiques veulent se suicider et le plus souvent à cause d’une histoire de cœur (forcement!), et l’ami de la famille qui assiste au repas est logiquement un pervers alcoolisé qui va tenter de violer une des deux filles. 

En plus d'amalgames inopportuns Civeyrac surenchérit en effets de style inutiles, comme la montée d’un brouillard à la Fog pour mettre un petit quelque chose de fantastique dans le récit, ou encore Noémie en pleurs se tortillant sur un tapis le tout filmé en une plongée dramatique comme si le monde la regardait et la jugeait. Lourd !

Tout dans Des filles en noir sent le mauvais sens, ou plutôt la mauvaise blague du cinéma français.


Des filles en noir (sortie le 3 novembre)
Réalisé par Jean-Paul Civeyrac
avec Léa Tissier, Elise Lhomeau  

Petit Carles contre les "Grands" (Fin de concession)

Avant même sa sortie en salle, Fin de concession créait déjà le « buzz » (quel mot déplorable!). Des extraits diffusés sur la toile, ont été repris par certains journalistes qui, sans avoir vu le film, le critiquaient éhontément. Mais Pierre Carles semble rodé, les sujets qui dérangent sont sa passion.
Après s’être attaqué au monde du travail avec le prodigieux J’ai très mal au travail, Il revient aujourd'hui à ses premières amours, la critique des médias. Au début de sa carrière, chroniqueur virulent pour de nombreuses chaînes hertziennes françaises, ses attaques prenaient toujours en exemple les émissions de l’époque et mettaient bien souvent patrons de chaînes et présentateurs dans un grand embarras.

Pierre Carles a changé. Loin du petit chroniqueur aux chemises bariolées des années 90, il est devenu un grand documentariste qui n’hésite pas, depuis ses premiers films; à mettre des coups de pieds dans la fourmilière. Dans Fin de Concession, il s’attaque à un géant, TF1. Sorte de lutte entre David et Goliath puisque lui, armée de sa fronde et de sa petite équipe d’amis va tenter de mettre à terre le tout puissant. Le documentaire dénonce le renouvellement automatique de la concession hertzienne de la première chaîne détenu par Bouygues alors que celui-ci ne tient pas les promesses qui lui ont valu d'obtenir TF1. Avec sa très grande ironie et à coup d’images d’archives, le réalisateur montre comment, sous la tutelle d’un Bernard Tapie plus manager et manipulateur que jamais, et à de mensonges et de promesses à l’emporte pièce l’équipe Bouygues a réussi le plus grand hold-up du siècle.

Mais entre action et remise en question, Pierre Carles signe surtout un film Work in progress empreint de la peur de ne pas en faire assez, de vieillir, de ne plus être aussi cinglant. Au fil des interviews et des rencontres son animalité reprend le dessus face à des hauts dirigeants ou des journalistes de la chaîne. Mais pas seulement, puisque sa critique des médias le pousse aussi à s'interroger sur d'autres journalistes et notamment celui d'une chaine « publique » cette fois, David Pujadas. Dénoncé par de nombreux opposants pour son côté lèche-bottes et proche du pouvoir, le présentateur du journal de 20h de France 2 devient ainsi la nouvelle cible du réalisateur. Carles lui décernera d'ailleurs le prix du bouffon du roi avant de repeindre son scooter en doré le tout sous l’œil effaré de Pujadas.

Parfois tangent dans ses actions ou encore dans ses entretiens, Pierre Carles sait aussi se remettre en question. Et c'est toute la force du film. Moins un documentaire sur TF1, Fin de concession met en lumière la manière dont travaille le cinéaste, comment il obtient des entretiens, sous une fausse identité, avec culot. Une vraie bonne leçon pour les futurs documentaristes.

Fin de Concession (sortie le 27 octobre 2010)
Réalisé par Pierre Carles

Les pin-up au cinéma

Sexe et cinéma ont toujours fait bon ménage. C’est d’ailleurs lors de séances obscures que la plupart des cinéphiles découvraient leurs premiers émois pour le sexe opposé. Rien de tel que la nudité, la suggestion d'un décolleté, une tenue provocante, ou encore une jambe dépassant d’une robe fendue.

Les pin-up ont été une marque de fabrique des studios américains pour racoler (le terme et fort et je le sais) auprès d’un public masculin en demande. Le livre de Jullier et Boissonneau retrace, à partir de données et d’intuitions personnelles, un historique de ces femmes dans l’espace cinéphilique hollywoodien. Depuis les prémices de l’histoire du cinéma, les deux auteurs tentent de percer les milles et un secret qui ont fait de ces belles si particulières un rôle incontournable dans le cinéma.

Si l’on peut être d’accord avec nombre de leurs exemples, comme Jane Russel dans Le Banni ou encore Marilyn Monroe dans tous ses rôles. Il y a cependant un abus dans le vocabulaire. Pour les deux écrivains, il semblerait que toute femme ayant un rôle dans un film, et qui n’est pas celui de la femme forte, se trouve alors dans la position de la pin-up. C’est faire table rase d’une certaine histoire du cinéma qui a vu naître aussi les Vamps, les Bimbos et tant d'autres genre d'actrices sexy uniquement présentes pour servir le film.
Il ne faut pas oublier qu’avant toute chose, les pin-up étaient des filles sur papiers glacés (Gibson Girl) que l’on prenait en photo pour allécher les clients à l’entrée des bars. Jullier et Boissonneau rappellent tout de même que dans certains films comme les films de guerre, où les filles n’avaient pas de place, le réalisateur s’arrangeait toujours pour coller aux murs ces photos de pin-up découpées dans les magazines. Les soldats les arboraient alors comme des trophées qui leur rappelleraient le pays ou une carotte donnée aux troufions pour les envoyer se battre avec plus de courage. Exemple très concret dans les Douze Salopards de Robert Aldrich, où les personnages sont amenés en perm' dans un bar décoré de pin-up avant de partir en mission,.

Si le livre se voit comme une historiographie de la pin-up, il faut cependant le lire avec beaucoup de précautions quant aux intuitions lancées sur certains exemples (Pamela Anderson en rôle de pin-up plus que de bimbo). On peut aussi regretter le manque de recherche esthétique, il n’y a rien sur le plan de la forme, ni dans la façon de filmer la pin-up. Les pin-up au cinéma reste donc un livre à prendre avec beaucoup de recul.


Les pin-up au cinéma
Laurent Jullier, Mélanie Boissonneau, avec l’équipe de Monsieur Cinéma
Armand Colin
N° ISBN : 978-2-200-24856-7
15, 80 euros

Vénus Noire

Loin des clichés sur l’esclavage et le colonialisme, Abdellatif Kechiche signe encore une fois une œuvre forte et sans complaisance. Venus Noire retrace les dernières années de la « Venus Hottentote » de son vrai nom Saartjie Baartman (Yahima Torres). Elle se retrouve exhibée par ses patrons (André Jacobs, Olivier Gourmet) devant des publics voyeurs de ses formes (protubérance de ses fesses, mais aussi couleur de sa peau). Elle est présentée comme un animal que chaque personnages autour va ausculter ou encore toucher comme une bête de foire. La fameuse phrase d’ouverture : « Je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable à celle des singes » suggère déjà l’importance du regard et surtout du voyeurisme. Comme l’incipit d’Elephant Man de David Lynch, c’est sur la notion de différence et d’animalité que joue le réalisateur Kechiche.
Saartjie Baartman après avoir été exposée devant le public anglais, qui finira par la traduire devant les tribunaux pour insulte au peuple d’Afrique, quitte l’île pour venir dans les quartiers libertins de Paris. À partir de là rien ne va plus pour la jeune protagoniste. Ce n’est plus de danse ou encore de spectacle dont il est question, mais de prostitution. Elle doit montrer son anatomie et se faire toucher par les bourgeois afin de leur rendre leur plaisir.
Dur et langoureux voilà comment pourrait se traduire la deuxième partie du film, mais Kechiche offre des instants magiques. On soulignera la scène de la danse, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les dernières minutes du film La graine et le mulet du même cinéaste. Ici, ce n’est plus dans l’effort que le corps vit mais dans la transe, comme un exutoire, la vénus va danser jusqu’à n’en plus pouvoir pour essayer de sortir de ce cauchemar. Instant décisif et en même temps particulièrement beau et simple.

Comme dans ses précédents films, comme La faute à Voltaire ou encore L’Esquive, les jeux de langues ont encore une place importante. Mais ici ce n’est plus seulement la langue de Molière qui est étudiée, Venus Noire joue sur une mixité des langages. Les patrons passent de l’Africain à l’Anglais et au Français comme les adolescents de L’Esquive alternent langue de Marivaux et le vocabulaire des banlieues. Ce mélange des couches sonores, ce passage constant entre les différentes formes de communication est surtout mis en place par le manque de paroles de la vénus qui ne parle qu’africain et ne comprend pas les autres. C’est par le visage de l’actrice et surtout par son regard que le cinéaste va parvenir à une autre forme de communication, celle de l’instinct et des émotions.
Tout repose sur un jeu de regardant-regardé, quoi qu’il se passe dans le cadre, un personnage est toujours le centre des attentions. La science et l’étude du corps encadrent le film et renvoient à ce genre de dialogue. L’assemblée contemple un moulage de ce que fût la vénus, sans aucun intérêt pour l’être, mais s’attachant à l’animal qui se rapproche du singe.
Avec Vénus Noire, Kechiche parvient encore une fois à marquer. Le film est une transe qu’il faut laisser vagabonder dans nos esprits.


Vénus Noire (sortie le 27 octobre 2010)
Réalisé par Abdellatif Kechiche 

Avec Yahima Torres, André Jacobs, Olivier Gourmet 

L’Europe fait son cinéma (Festival Cinéssonne)

Du 8 au 23 Septembre, le 12e Festival du Cinéma Européen en Essonne a encore une fois apporté son flot de nouveautés. Projetés dans la plupart des cinémas de la région, les films voyagent de salle en salle pour le plaisir et la découverte d’un public toujours assidu.



La Compétition Officielle marque par un éclectisme percutant. Les douze films sélectionnés ont pour la plupart de réelles qualités. Le festival s’attache à promouvoir des films européens qui pour la majorité ne sont jamais projetés en dehors de leurs pays.


Les œuvres présentées en compétition ont souvent comme leitmotiv les frontières et un vrai point de vue sur l’Europe.
C’est le cas par exemple de la comédie roumaine Wedding in Basarabia de Nap Toader. Avec une idée simple, un mariage entre deux personnes de deux communautés différentes (Slovaque et Roumaine), le réalisateur tente de mettre en avant les conséquences de la chute de certaines barrières par l’humour et la fête.
Sur un autre genre de dénonciations, celle des difficultés économiques liées à l’Europe, Slovenian girl (Damjan Kosole) narre le parcours d’une jeune étudiante qui se prostitue afin de payer ses études. Elle profite de la présidence de la Slovénie au Parlement Européen pour accrocher des clients diplomates. Décevant sur son intention esthétique, le film ne parvient pas à rehausser par ses propos.
Le film autrichien Der Kameramörder (Robert Adrian Pejo) située entre l’Autriche et la Hongrie trace la recherche d’un tueur d’enfant dans une atmosphère étouffante à la Haneke sans toutefois parvenir à trouver une réelle justesse et donner un sens à tout ce suspense.
Shahada, film allemand de Burham Qurbani traite quant à lui des différentes cultures et religions dans un pays en plein essor. Premier long-métrage, il ne manque pas d’effets de style et d’une bonne mise en scène pour un film choral proche de Innaritu et son Babel. Le cinéaste ne parvient toutefois pas à s’extraire de cette référence, mais il faut reconnaître à son auteur une certaine aisance dans le rythme et dans le choix des cadrages.


Les autres films de la Compétition Officielle moins communs par leurs thèmes n’en restent pas moins des œuvres visuelles intéressantes.
Metropia de Tarik Saleh, seul film d’animation du programme, œuvre entre 1984  de George Orwell et un mélange d’images animées et de prises de vue réelles.
Un film Hongrois a particulièrement retenu l’attention lors de ce festival, Adrienn Pal d’Agnés Kocsis. L’histoire d’une jeune infirmière un peu forte, qui travaille dans les soins palliatifs d’un hôpital, en quête de son amie d’enfance. Ce film émouvant et parfois dur par sa longueur (2h16) capte pourtant l’attention par l’élaboration scénique de la cinéaste. Sans complaisance avec son personnage, les plans qu’elle soumet sont dignes des très grands films sur le désoeuvrement et la recherche du « Soi ». Par son enquête sur son enfance, la protagoniste va se perdre dans les méandres de la ville qui la rejette toujours.


Le festival Cinéssonne aura surtout marqué cette année par l’arrivée de véritables perles cinématographique.
Le dernier voyage de Tanya (Aleksei Fedorchenko) est resté très présent dans les esprits après sa projection. Ce voyage dans le rituel mortuaire d’une Russie campagnarde a surtout inspiré par sa mise en scène digne de la distanciation des plus grands films d’Abbas Kiarostami. Ce film donne une idée de la campagne oubliée russe et de ses cultures. Se laisser transporter par ce film est un véritable plaisir visuel.
Le Quattro Volte, poème visuel italien de Michelangelo Frammartino, restera comme La découverte du festival, une véritable claque cinématographique. Rarement dans le cinéma, il aura été donné de voir autant de propositions tant visuelles qu’auditives. Ce film muet, filmé dans un village montagneux d’Italie laisse au spectateur le plaisir de vagabonder dans son esprit. Ce pur plaisir contemplatif relève d’une véritable jouissance de la vue. Proche des photographies d’Henri Cartier-Bresson avec ces perpendiculaires et son instant décisif. Le cinéaste semble capter des instants de vie dans un petit village oublié de tous les problèmes. Véritable transe audio-visuelle ce film ne laissera personne sans émotions qu’elles soient bonnes ou mauvaises.


Étrangement, les films français n’ont pas été à la fête lors de cette édition.
Des filles en noires de Jean-Paul Civeyrac, cherche à comprendre le malaise de deux adolescentes gothiques en proie à un désir de mort. Par son abondance de clichés, le film perd de son intérêt dès les premières minutes. On pense plus à la mauvaise image donnée à une jeunesse en marge, qu’aux propos mêmes du récit. Le cinéaste dépeint un certain groupe social en le regardant de haut sans parvenir à le comprendre.
Le même reproche peut être fait à Memory Lane de Mikhaël Hers. Son portrait d’un groupe d’adolescents se retrouvant pour les vacances d’été dans la ville de leur enfance paraît tout droit sorti des idées préconçues sur la jeunesse aujourd’hui dans ses goûts musicaux, sur l’amour ou encore les relations. La mise en scène, par la surabondance d’effets, allant du travelling qui ne sert à rien sur des arbres au ralenti plus que rebutant pendant une soirée, met le spectateur mal à l’aise. Il se perd dans les méandres d’un voyeurisme malsain avec une séquence érotique très longue et très crue. Du voyeurisme à l’abjection, il n’y a qu’un pas et Hers, malheureusement, y est tombé dedans des deux pieds.
Géraldine Bajard quant à elle essaie avec La Lisière de s’engouffrer dans le cinéma fantastique.  Un jeune médecin arrive dans une nouvelle ville et va être pris à partie par les jeunes, qui, comme une meute, ne parviennent pas à vivre les uns sans les autres. Ce film inspiré du Village des damnés de John Carpenter n’arrive pas à tendre vers l’horreur de l’animalité enfantine.
Mais il n’y a pas que les Français qui ratent leur coup. Mardi après Noël, du Roumain Radu Muntean, raconte une rupture douloureuse après une infidélité et ne réussit pas à se dégager de son opiniâtreté classique. Ce film ne laisse aucun arrière-goût tant il manque d’inventivité et de modernité sur les rapports humains.


Quoi qu’il en soit, le Festival du Film Européen en Essonne aura encore une fois marqué par son choix d’œuvres innovantes tout cela agrémenté de rétrospectives et d’invités d’honneurs tels que Volker Schlöndorff, Jean-Claude Carrière, ou encore Olivier Assayas qui venait présenter Carlos, ou encore Mathieu Amalric venu faire une conversation avec les frères Larrieu… Bien d’autres rencontres et manifestations ont fait de ce festival un lieu de transmission et de débats où les films passent les frontières sans craindre de rester bloquer en douanes. Cela fait maintenant plus de dix ans que le festival offre un nouveau regard sur le vieux continent, il ne reste plus qu’à lui espérer tout autant pour les décennies à venir. 

Un documentaire métaphysique et transcendant (Les rêves dansants, sur les pas de Pina Bausch)

Peu de temps avant sa mort, la chorégraphe Pina Bausch décide de reprendre sa pièce la plus connue, Konktakthof, sans sa troupe officielle mais avec des adolescents n’ayant jamais dansé. Anne Linsel et Rainer Hoffman, intrigués par le projet, suivent cette « star academy » pas comme les autres.

Ils offrent un documentaire hors du commun sur le monde de la danse et de l’adolescence. Des jeunes vont apprendre à danser mais aussi et surtout à découvrir leur corps. Car s’il y a bien une chose que met en avant ce film, c’est la découverte de soi par la danse. Si le cinéma ou la vidéo donnent une idée du corps, permettent de se rendre compte de sa représentation, la danse, quant à elle, en serait l’opposé par la construction de cette conscience dans la sensation. Les ados, au début mal à l’aise dans les mouvements, découvrent petit à petit toutes les particules qui font leur enveloppe. C’est avec la découverte de leur anatomie que la danse et la troupe vont prendre forme et devenir un personnage différent.

Les deux réalisateurs dans un soucis de réalisme s’effacent. La caméra semble cachée, elle ne gêne jamais les mouvements ou les émotions des adolescents. Par cette mise à distance du cinéma et de son dispositif, c’est tout l’attrait du film qui prend forme. On n’est plus dans une mise en perspective de la chorégraphie de Pina Bausch, mais dans la découverte d’artistes et de leur apprentissage. Il est hallucinant de voir dès les premières images l’aura de certains de ces jeunes danseurs. Les cinéastes captent la naissance de ce qui pourrait devenir de grand artiste, comme la jeune fille blonde timide qui finalement, par son incroyable présence physique, deviendra le rôle-titre de la pièce et du film.

Les Rêves dansants n’est pas seulement un documentaire sur la danse, c’est aussi une vision de la jeunesse allemande, de ses origines, ses sentiments et ses rêves. À travers des entretiens avec les adolescents, qui ponctuent leur apprentissage, les réalisateurs tentent d’en savoir plus sur eux et leurs motivations. À travers cette série de portraits, les jeunes peuvent s’exprimer, par la parole cette fois, sur tout et rien. Ces petites incursions permettent de comprendre que leur passé, leurs histoires les nourrissent pour exprimer au mieux les gestes de la chorégraphie. Ainsi, la perte d’un père se transforme en un mouvement du corps.

Le documentaire offre un véritable panel de visage et d’individus qui vont se confronter tout au long du film et finir par former une troupe à la fois filmique et scénique. Les derniers plans sur la scénographe Pina Bausch offrant des fleurs à ces nouveaux artistes clôture ce film dans un élan d’émotions. Dernières images avant la mort de ce génie de la danse qui donne son héritage à une jeunesse prometteuse.


Les Rêves dansants, sur les pas de Pina Bausch (sortie le 13 octobre 2010)
Un film de Anne Linsel et Rainer Hoffman


Instantané d’une époque (La Vie au ranch)

Après avoir écumé de nombreux festivals, le premier long métrage de Sophie Letourneur qui fait déjà tant parlé de lui, arrive sur les écrans. La Vie au ranch raconte l’histoire d’un groupe de jeunes étudiantes et colocataires qui aiment faire la fête et profiter de leur indépendance. Irascibles, têtes à claques, amusantes, émouvantes, ces filles si proches de la réalité nous baladent d’émotions en émotions.
Pour son casting, Letourneur a choisi le groupe bien avant l’individu. Déjà amies dans la vie, les filles se livrent, à la fois proches les unes des autres et si éloignées de toute individualité.
Avec ses précédents courts-métrages, la jeune réalisatrice abordait la fin d’une époque de la vie et le commencement d’une autre. La Vie au ranch ne déroge pas à la règle. Il montre à travers ces visages la transition entre la « post-adolescence », la fin du monde rêveurs, et l’entrée dans l’âge l’adulte et sa prise de décision individuelle.
Le film de Sophie Letourneur est d’ailleurs dirigé comme un voyage initiatique. À l’instar des contes, ses personnages quittent le doux foyer « ranch » pour l’avenir. Après Paris, c’est à la campagne que les filles passent ensemble leurs vacances. Aux milieux clos et branchés de la Capitale succèdent les espaces ouverts et libres où il est possible de respirer sans prendre l’air. Mais c’est dans ces grands espaces que les disputes vont éclater, que les individualités vont se révéler, émerger, et ainsi prendre part à la vie réelle, loin de celle, fictive, créée par une communauté.

Et le film exploite joyeusement cette mise en scène. Tout d’abord caméra épaule, mobile et déstructurée, elle va, lors du voyage en campagne, se poser et plonger les personnages dans une intimité presque palpable. Le son est aussi la grande force du film. Travaillé, amplifié, rajouté, l’apport des sources sonores est multiple et peut parfois saturer l’écoute. Les filles, par leur flot constant de paroles qui se chevauchent, se croisent, étouffent la force du groupe dans une cacophonie constante. Letourneur met ici en image une parabole de discussion passionnelle, mais où finalement tout le monde parle et personne n’écoute. Il n’est plus question de communiquer mais d’exister par la parole, le son, faire sentir sa présence au monde ou au cinéma.


La forme du récit mélangé à celle de la mise en scène répond au propos sur le voyage initiatique de Sophie Letourneur. La Vie au ranch relève plus de la fable et du conte que du pamphlet sur une étude sociologique du groupe. La réalisatrice dresse le portrait de jeunes filles en quête de leur propre identité, à qui il manque peut-être un soulier de verre. Ce n’est plus le prince charmant qui délivrerait les jeunes demoiselles, mais l’espoir d’une prise de position individuelle.
Sophie Letourneur, avec sensibilité et grâce, tire les instantanés d’une jeunesse et capte des instants de vie comme de rares jeunes réalisateurs.

La Vie au Ranch (sortie le 13 octobre 2010)
Un film de Sophie Letourneur
Avec Sarah Jane Sauvegrain, Mahault Mollaret, Eulalie Juster…

Copiste ou essayiste (Petit tailleur)

Pour sa seconde incursion dans le monde du court-métrage, Louis Garrel cherche à mettre en lumière les doutes et les différentes personnalités des comédiens. Le réalisateur s’interroge sur les émotions humaines, la tricherie et le mensonge, ou encore la schizophrénie. Mais ce n’est pas sans mal qu’il parvient à faire tenir son scénario alambiqué.

Albert (Arthur Igual) est un tailleur romantique qui passe son temps à courir pour ne pas être en retard au travail ou pour ne pas rater la pièce de théâtre dans laquelle joue Marie-Julie (magnifiquement interprétée par Léa Seydoux) et dont il est éperdument amoureux. S’ensuivent des conversations sur l’amour, les comédiens et la fuite.

Dans ce nouveau film Garrel traite des difficultés émotionnelles qui semblent aujourd’hui naître dans le cinéma français avec Christophe Honoré par exemple. Tout comme le réalisateur des Chansons d’amour, Garrel est proche de la nouvelle vague et utilise le ton de celle-ci pour parsemer son film de citations parfois illusoires.


Louis est bien « le fils de son père ». L’utilisation du noir et blanc, mais aussi des portraits découpés comme des peintures de Caravage ne sont pas sans rappeler les œuvres si puissantes de Philippe Garrel.  On en vient même à se demander si le paternel ne passait pas de temps en temps sur le tournage afin de promulguer des conseils avisés à son fils. Il est toujours dur pour un « fils de » de se démarquer de l’influence d’un héritage stylistique. Et si cet emprunt au cinéma de son père peut se révéler comme un défaut, il faut cependant reconnaître que Louis Garrel possède de nombreux atouts et en particuliers dans la direction d’acteurs.

Petit Tailleur est un moyen-métrage à voir comme un possible héritage de la famille Garrel avec un petit plus du côté des comédiens.

Petit tailleur (sortie le 6 octobre 2010)
Réalisé par Louis Garrel
Avec Arthur Igual, Léa Seydoux, Grand Albert…

Le corps d’un père, l’âme d’un pays (Un homme qui crie)

Un film simple marqué d’une émotion hors du commun. Lors de sa sélection au festival de Cannes Un homme qui crie du réalisateur Tchadien Mahamat Saleh Haroun faisait déjà parler de lui. Cela faisait plusieurs dizaines d’années qu’un film africain n’avait pas été admis dans le cercle très prisé de la Compétition Cannoise. De plus auréolé d’un Prix Spécial du Jury, le film n’a pas quitté le festival sans laisser son empreinte.

Adam ancien champion de natation est maître nageur dans un grand hôtel récemment acheté par un groupe chinois. Mais il est remplacé par son fils. Il se retrouve déclassé socialement et occupe la fonction de garde-barrière. En parallèle, une nouvelle guerre éclate dans le pays et l’armée a besoin d’argent et d’hommes. Pour se venger de son fils, Adam décide de le donner à l’armée, une coutume très répandue au Tchad lorsqu’un père ne peut payer l’effort de guerre.


Comme chez Ozu, avec son très beau Il était un père (1942), Haroun s’arrête sur les relations père/fils. La justesse de ton et d’image du cinéaste n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle de son acolyte asiatique. Tout comme leur travail du hors champs ou encore les plans au ras du sol.
Sans Plagiat, Haroun crée, comme chez le cinéaste Japonais ou encore même chez l’Iranien Kiarostami, une bonne distance entre le récit et la mise en scène. Dans Un homme qui crie, il n’est pas question de marteler un dispositif émotionnel à coup de gros plans ou encore de changements de cadre. Il s’agit de donner une raison à un geste.


Dans une parenthèse théologique, Haroun s’intéresse ici à la faute et au pardon des pères. On en vient même à se demander si le film n’est pas non plus une prière au Père tout puissant quant aux innombrables enfants soldats qui enrichissent les milices tchadiennes.
Le cinéaste chercherait presque à expier les blessures de la guerre, voire à les purifier par l’importance de l’eau dans son film, que cela soit avec la piscine sur laquelle s’ouvre le film, ou encore le lac en fin de film. Cet élément tient une place non négligeable dans Un homme qui crie, toujours calme et paisible il apporte une sérénité aux personnages.
Loin du pathos, et grâce à la distance scénique Haroun se sort de tous les clichés attendus. Ses placements de caméra nous emmènent loin de toute quête de larme ou encore de la mythification d’un pays. Les rares gros plans expriment ou renforcent une idée. Lorsque la copine du fils enceinte chante pour lui et enregistre sur une K7 un message, on retrouve alors toute la force de ce réalisateur qui sait jouer avec les codes du cinéma afin de parvenir à une extrême douceur dans son propos et ses images.

Haroun signe une œuvre inoubliable. Et le génie de ce réalisateur est de savoir transmettre, à travers l’histoire d’un homme, toute l’âme d’un pays meurtri.


Un homme qui crie (sortie le 29 septembre 2010)
de Mahamat Saleh Haroun
avec Youssouf Djaoro, Diouc Koma